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D’abord revenir à la fleur du
magnolia.
C’est elle qui relie l’enfance
oubliée à aujourd’hui.
Elle permet au voyageur de
courir de Marseille au Fuji Yama.
J’ai habité près d’une allée de
magnolias, à Marseille.
Cette allée conduisait à un
château délabré que nous admirions tout de même pour ce qu’il avait été,
en un temps où nous n’existions
pas.
A cette époque, j’étais maître
des histoires.
Des filles m’écoutaient et je
racontais des histoires qui faisaient mal.
La seule libre de raconter,
c’était moi. J’en étais fière.
Nous ramassions des fleurs
luxueuses, tombées au milieu des voitures.
Et je crois que mon enfance
ressemblait à ces fleurs et ces voitures mal garées, dans une confusion de
magie et de vulgarité, comme les magnolias qui mouraient, d’année en année
davantage, parmi les draps qui séchaient.
La cité achélème s’appelait la
cité des Tilleuls.
On n’avait pas cru bon de
signaler la présence de magnolias dans notre adresse.
Par prudence puisque à
l’évidence, ces arbres ne survivraient pas au milieu des voitures et des
enfants hurleurs que nous étions.
Souvent les arbres n’avaient
pas de feuilles mais déjà des fleurs.
Elles tombaient alors sur les
pare-brises des voitures et il n’y avait qu’à les prendre pour mieux voir leur
chair rosée et blanche, un luxe inimaginable au milieu de nos immeubles.
Les arbres formaient une
diagonale qui coupait en deux la cité. Mais cette allée ne servait pas aux
voitures. Elle était une subsistance d’un temps disparu dont n’avaient pas
voulu les architectes de la cité des Tilleuls. Ils l’avaient ignorée, comme le
château qu’on n’avait pas jugé utile de raser. Fastueuse cabane de brique et
d’ardoise que les enfants envahissaient le jour, les amoureux le soir et la
nuit quelques clochards venus se protéger de la mer.
Peu à peu les murs se sont
fissurés et on a emporté tous les carreaux. Les volets, comme des fleurs de
magnolia, sont tombés. On nous a interdit d’y jouer. Les magnolias ont dû
crever à la même époque. C’était fini.
Je ne sais pas s’il s’était
trouvé, avant ce temps, des grandes personnes pour ramasser une fleur de
magnolia et la mettre dans un vase. Aujourd’hui, ce serait mon souhait le plus
cher : avoir près de moi, dans une porcelaine céladon quelque belle fleur
de magnolia nacrée de rose. A cet effet, j’ai acheté un petit magnolia et je
l’ai planté dans le jardin.
Lui aussi a crevé.
Voilà que ces fleurs mortes
ouvrent en moi une Chine, un Japon oubliés.
A nouveau maître des
histoires : tous se taisent !
Je commence de la même manière,
mille fois manigancé le début :
Quand je serai grande, m’en
irai très loin de vous, de la cité,
Et ce disant, je chuchotais à
l’insu de la mère absente mes grands voyages vers l’Asie des Douleurs.
Loin, très loin des Tilleuls,
des familles et des achélèmes !
Au pays magique et immobile de
blancheur qui voit pousser les magnolias !
Après avoir été chassés des
Cerisiers où nous habitions en famille, nous avions abordé aux Tilleuls pour y
voir mourir des Magnolias magiques de blancheur inutile. De trois, nous étions
passés à deux : la mère, l’enfant.
Les architectes n’avaient pas
voulu appeler cet endroit cité des Magnolias. Cela leur avait paru choquant,
vexant peut-être pour ces arbres élégants.
Qui étaient des arbres
d’agrément, comme on dit dans les revues spécialisées en jardinage.
Quant aux fleurs, le maître des
histoires dédaignait de s’en servir dans ses fantaisies terrifiantes. Il leur
préférait les grandes personnes, plus aptes d’après lui, à souffrir infiniment.
A côté de nous, l’Arménie. Le
mont Ararat est une des premières montagnes de mon enfance. Encore un peu
d’orient déposé dans la main du conteur !
Près de chez nous, entre
Cerisiers et Tilleuls, vivent des exilés arméniens.
Sylvie Durbec
http://lapetitelibrairiedeschamps.blogspot.com
Recueil Marseille éclats
et quartiers paru chez Jacques Brémond, Ecriture de la ville-mère et de
sa mémoire
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